C'est un choix cornélien. Pour la première fois de sa vie, Gilles Simon ne sait pas vraiment s'il a envie de gagner ou de perdre. Depuis 24 heures, il est papa et il ne rêve que d'une chose : voir son fils et sa compagne. Arrivé avec quatre semaines d'avance, le petit Timothée a pris son papa de vitesse. Pourtant il avait tout prévu. Après l'US Open, il n'était inscrit nulle part, il était prêt. La nature en a décidé autrement et il subit. Il ne peut pas arriver à temps pour l'accouchement. «C'est là que le Concorde était bien», lâche dépité Gilles Simon. Il reste son deuxième tour contre Philipp Kohlschreiber. «J'en ai parlé avec mes proches pour savoir quoi faire, relate le Tricolore. Ce n'était pas facile et à l'arrivée, j'ai réussi à jouer un bon match. »
«En même temps, je me dis que chaque jour que je rate, ce n'est pas évident. Si j'arrive quand il a dix jours, je vais avoir les boules», lance-t-il en plaisantant. Quand il entre sur le court n°13, il balance donc dans ce sentiment ambivalent et unique : «C'était un match particulier. Cela n'a pas été évident de simplement savoir si j'avais envie de gagner le match ou non.» S'il gagne, c'est bien. S'il perd, c'est encore mieux. Alors son coeur tangue au fil des sets. Le seul fil conducteur : son relâchement (36 points gagnants dont 15 coups droits). Il ne peut que gagner, alors il délivre deux excellents derniers sets et sa balle de match parle mieux qu'un long discours sur son état d'esprit avec un magnifique revers sauté décroisé.
« C'était un match particulier. Cela n'a pas été évident de simplement savoir si j'avais envie de gagner le match ou non.»
Comme toujours, son analyse résume parfaitement le match gagné (4-6, 6-3, 1-6, 6-1, 6-3 en 2h44') contre l'Allemand : «Je ne joue pas bien au début, j'ai beaucoup de mal à me concentrer. Je perds 6-4 logiquement. Au deuxième set, je me règle, cela va de mieux en mieux. Je commence à bien jouer. Je sens que je commence à bien maîtriser le match. Au troisième set, je fais n'importe quoi. Au premier jeu, je tente que des points gagnants. C'est difficile. Au quatrième set, c'est un set assez agréable à jouer car il n'implique rien (sourires). Au cinquième set, c'est plus dur. Je suis content de bien jouer. Je me dis que je suis et qu'il faut se décider, gagner ou perdre. Au début du cinquième set, c'est le seul moment où je suis un peu tendu.»
Lui le pudique qui a toujours préservé sa vie privée se retrouve dans une situation improbable. Quand on lui demande s'il dédie sa victoire à son fils, il choisit d'abord l'humour pour cacher son sentiment : «Il ne doit pas percuter sur ce qui se passe (sourires). Je pense plus à Carine (sa compagne) parce que c'est extrêmement difficile pour elle.» Alors son prochain tour contre Rafael Nadal implique toujours le même choix cornélien. «Le plus dur, c'est le choix dans la tête, explique Gilles Simon qui voit sa vie changer. Si je décide de tout faire pour gagner et que je suis relâché - parce que si je perds, je ne vais pas être bien triste - c'est un énorme avantage.» Et il lance en plaisantant qu'il «compte sur Nadal pour faire un bon match» et sur les organisateurs pour programmer la rencontre tôt pour prendre le premier avion au cas où. S'il bat Rafael Nadal, Timothée aura aussi de belles histoires à raconter et pourra faire le caïd dans les bacs à sable dans quelque temps. - Sophie DORGAN, à New-York